Benedetta Zaccarello

Fabio Roberto Lucas

Le Dictionnaire Notionnel du « Cours de poétique » de Paul Valéry ici proposé au lecteur est issu des recherches menées par le groupe Valéry de l’équipe « Archives et écritures de la philosophie contemporaine » de l’ITEM (UMR8132 CNRS/ENS, Paris), sous la direction de Benedetta Zaccarello. Entre 2022 et 2024 en effet, cette équipe très internationale de chercheur.e.s s’est penchée sur le grand corpus du Cours de poétique au fil de ses séances mensuelles de travail.

 Ces travaux ont abouti à deux productions distinctes : une collection d’articles composant le numéro 17 de la « série Paul Valéry » de la Revue des Lettres Modernes qui présente les résultats les plus articulés issus de ces recherches ainsi que ce Dictionnaire notionnel qui se destine à un lectorat plus vaste et varié à la fois.

Pour chaque notion, le lecteur pourra trouver ici une définition, accompagnée d’échantillons de manuscrits préparatoires aux leçons où le lemme apparaît de manière particulièrement éclairante par rapport à la signification spécifique attribuée par Valéry à ce mot dans le contexte de sa production théorique.

Conçu comme une œuvre sur support numérique, librement accessible en ligne, le Dictionnaire notionnel ambitionne ainsi à fournir au lecteur du Cours de poétique de Valéry, édité en 2023 par William Marx, un petit vade-mecum permettant de mieux déchiffrer l’univers théorique de cet auteur et le vocabulaire spécifique que cet écrivain-penseur expose à nouveau et de manière très articulée lors de sa période d’enseignement au Collège de France (1937-1945).

En effet, ces années de cours sont pour Valéry une dernière opportunité de réexposition de son « système » de pensée, selon ses propres mots. Si cet auteur se déclare « anti-philosophe », les deux tomes du Cours parus chez Gallimard nous montrent à quel point Valéry a fait de la chaire de poétique sur laquelle il avait été élu, le lieu d’une élaboration théorique incarnant manifestement le lègue que l’auteur de La Jeune Parque souhaitait livrer au public de ses contemporains comme à la postérité.

Par ailleurs, une telle ambition théorique régissait déjà l’immense travail des Cahiers, carnets d’écriture parfaitement abstraite et d’observation de soi en tant que sujet impersonnel, rédigés tout au long d’une performance d’écriture (et de pensée) entretenue chaque matin pendant 51 ans (du 1894 au 1945 année de sa mort).

Si les Cahiers – déjà – exprimaient une volonté de théorie qui ne se donnait pas pour voix les formes traditionnelles de la philosophie (ni de la littérature) et produisaient en revanche une galaxie d’observations ponctuelles sur des thématiques récurrentes, le « système » que Valéry lui-même affirme y chercher, ne doit pas être compris dans le sens de la forme pratiquée par la philosophie européenne au XIXème siècle surtout. Bien au contraire, comme Valéry lui-même le note dans les mêmes Cahiers, cette pratique réitérée d’observation de sa (la ?) conscience au petit matin, prenait la forme d’une complexe « combinatoire », à savoir une galaxie de fragments qui – par trial and error – essayaient de développer des variantes ou variations sur les thèmes les plus chers à la réflexion valéryenne (le fonctionnement de l’esprit, la sédimentation de l’expérience dans les formes de la conscience, la physiologie du corps et son interaction avec le mental, éros et son énergétique, la littérature comme régime du langage, le langage comme monnaie d’échanges et d’expressions de valeurs sociales…)

Or, ici déjà, Valéry s’appropriait des lemmes plus ou moins techniques de la philosophie, comme de la physique, de la biologie, de la psychologie ou encore des langages de la marine, de l’anglais ou du latin et grec ancien (log-book, self-variance, fiducia, théta…) jusqu’à parfois forger lui-même le mot qui lui manquait dans son combat incessant avec l’ange du langage (« implexe » étant son néologisme théorique le plus significatif). De ces mots-notions il faisait pour ainsi dire les nœuds et les articulations d’une écriture théorique vouée à cartographier la conscience par fragments d’écriture reflétant la ponctualité de ses observations.

L’immense masse des 261 Cahiers (plus de 29000 pages in quarto dans l’édition anastatique du CNRS parue entre 1957 et 1961) déploie ainsi un alphabet conceptuel en évolution constante et un vocabulaire spécifique affiné sans cesse par un immense exercice de variation. La recherche théorique de Valéry s’opère ainsi à travers une parcellisation des contenus d’une part, par l’élaboration d’un vocabulaire théorique ad hoc de l’autre.

Au moment où cet immense puzzle – dont les pièces peuvent être tout aussi bien comprises comme les fragments de l’écriture ou bien comme les lemmes cardinaux de sa théorie – atteint une ampleur telle que l’auteur lui-même avait déjà renoncé à réorganiser ces matériaux aux fins d’une publication, Valéry est appelé à enseigner la poétique au Collège de France. Dans son enseignement, Il essaie une réexposition discursive (comme peuvent l’être ses essais), mais au périmètre aussi ample que sa propre pensée, la notion de poétique/poïétique étant chez cet auteur entendue au sens le plus ample possible de théorie du faire, ou exposition de la production et création humaines.

Or, si Valéry lui-même semble penser à l’appui de gestes ponctuels d’écriture (notes, fragments, aphorismes..) et analyser la conscience en ses composantes structurelles (ego, fonction, éros…), il nous a semblé que la parcellisation des contenus théoriques au prisme d’une analyse par notions aurait pu permettre au lecteur du Cours de poétique de mieux s’orienter dans la galaxie de cet auteur, en lui fournissant un lexique dont les éléments peuvent être assemblés en compositions différentes selon une logique chère à Valéry lui-même.

En effet, plusieurs composants de son vocabulaire abstrait, hautement idiosyncratique jusqu’à devenir parfois presque un jargon renvoyant à sa propre production théorique, reviennent pour s’affirmer comme des éléments structurant un
« système » qui ne se veut jamais fermé. Ainsi, l’usage personnel de ces mots empruntés au langage ordinaire ou à des langages techniques pour les resignifier théorétiquement, peut rendre difficile la compréhension des matériaux du Cours de poétique par des non-spécialistes.

De plus, les nombreuses années du cours s’articulent sur une temporalité complexe et discontinue marquée par la guerre comme par le grand âge de Valéry qui aurait dû prendre sa retraite, mais continue d’arpenter la rue des Écoles pour y donner cours jusqu’à la fin de sa vie. Ce travail pédagogique donne lieu à la production d’une masse d’écriture abstraite qui, si elle se voulait clarificatrice par rapport à la galaxie des fragments des Cahiers qu’elle organisait en une architecture théorique aux fins de l’exposition orale, finit par avoir une complexité quasiment équivalente. Le Cours de poétique nous délivre donc une image plus mûre, mais pas forcément plus facilement lisible de la philosophie de ce grand poète.

Et en effet, Valéry n’est-il pas connu pour être un auteur obscur ? Mais l’est-il vraiment ? D’où viendrait la prétendue obscurité de cet auteur ?

Sans doute pas de sa prose extrêmement agile et évocatrice, ni de la technicité de la théorie qui s’y exprime, Valéry se gardant au loin des jargons philosophiques qui lui faisaient préférer l’appellation d’« anti-philosophe » justement…

Certes, dans ce texte, on observe une stratification des lemmes empruntés à d’autres disciplines ou à certains vocabulaires techniques afin de pallier les lacunes d’un langage ordinaire peu apte à dire la complexité de la conscience et l’évanescence de ses contenus. Cela peut désorienter le lecteur et rendre opaque une écriture où les notions établies par Valéry sont de surcroit mises en relations entre elles aux fins du discours théorique articulé au fil de l’enseignement.

Pour ces raisons, avec un geste cartésien cum grano salis, comme l’était l’auteur de La Jeune Parque, nous avons voulu analyser le langage valéryen en y isolant des notions clés, ou plus difficiles à saisir immédiatement et les présenter au lecteur en un dictionnaire qui permette de comprendre l’usage tout à fait spécifique que Valéry fait de mots parfois courants, resignifiés aux fins de sa propre théorie.

Aussi, nous avons voulu situer les interprétations de ces notions données tour à tour par les différents spécialistes, dans la constellation des archives valéryennes, reliant systématiquement une telle ex-plication (au sens étymologique) aux occurrences les plus saillantes dans les manuscrits préparatoires au Cours de poétique.

En cela, le dictionnaire trouve parfaitement sa place au sein du site AITIA (Archives of International Theory: an Intercultural Approach – site en cours), qui expose la fabrique de la théorie à travers la mise à disposition d’échantillons de manuscrits d’auteurs en provenance de cultures diverses. Ces matériaux sont commentés par des chercheurs et interreliés par des parcours numériques facilitant l’appréciation des dynamiques de pensée et d’écriture qui restent trop souvent cachées derrière la façade du discours abstrait et du produit « fini ». Comme si l’aspiration à l’universalité souvent associée à la philosophie finissait par faire oublier que celle-ci est faite de mots et d’un long et solitaire travail d’écriture.

Organisation du dictionnaire

Ce dictionnaire est donc une des traces des séminaires que l’équipe a consacrés entre 2022 et 2024 aux brouillons et notes préparatoires du Cours de poétique donné par Paul Valéry au Collège de France entre 1937 et 1945.

Conçus au lendemain de la publication des deux tomes du Cours édités par William Marx, les séminaires ont lancé des axes de recherche impliquant à la fois 1) ses traces de genèse, ses notes préparatoires, 2) la démarche des leçons valéryennes données chaque année et 3) les indices de leur réception dans le contexte de l’après-guerre. Suivant le premier axe, les séminaires se sont penchés sur les incidences de la « poïétique » dans l’écriture des cahiers à cette époque, les listes des œuvres et des auteurs cités par Valéry et sur l’analyse de son « Projet d’une histoire raisonnée de la littérature française », de 1933. Concernant le deuxième axe, les notes et manuscrits des dossiers de chaque année du cours aussi bien que les deux volumes de l’édition William Marx (qui inclut la transcription des leçons des années 1937-1938 et 1944-1945 grâce à la découverte de registres sténographiques inédits) ont permis à différents chercheurs de l’équipe de systématiser et de présenter les enjeux et l’évolution des leçons chaque année. Par rapport au troisième axe, les chercheurs ont sondé les échos du Cours chez des auditeurs tels que Maurice Merleau-Ponty, Roland Barthes, Maurice Blanchot et bien d’autres, en dessinant aussi les lignes de recherches à venir.

Intégrant ces trois axes, le Dictionnaire notionnel que l’internaute a ici sous les yeux, s’organise en onglets, visibles sur la page d’accueil, contenant divers documents de recherche : les transcriptions des manuscrits consultés et, surtout, les entrées correspondant à chacune des notions sur lesquelles l’équipe a travaillé au cours des années du séminaire. Il est important de mentionner que le site restera ouvert pour accueillir de nouvelles contributions. Ainsi, les membres de l’équipe aussi bien que les chercheurs de tout horizon qui s’intéressent à l’œuvre de Valéry sont invités à collaborer au site. Ce travail inachevé pourra ainsi se poursuivre, proposant de nouvelles entrées pour le dictionnaire, selon une poétique très valéryenne qui consiste à construire dynamiquement sa théorie à partir de notions émergeant au fil de son travail de réflexion et d’écriture. Les dossiers du Cours de poétique, que ce dictionnaire recense, sont particulièrement répresentatifs d’une telle démarche.

Afin d’offrir aux internautes une vue d’ensemble plus complète de ce dictionnaire électronique, nous présentons ci-dessous une brève description de chacune de ses sections.

Les années du Cours de poétique

Cette section rassemble des documents que l’équipe a produits pendant les séances dédiées à la réflexion sur les enjeux de chaque année du cours. Il s’agit de textes rédigés en guise de support à des exposés oraux. À ceux-ci s’ajoute également un dossier contenant l’image numérisée et la transcription textuelle des feuillets 1 à 30 du document NAF19086 de la Bibliothèque Nationale de France, qui contient le « Projet d’une ‘Histoire raisonnée de la littérature française’ ». Ce document est également présenté et analysé par Benedetta Zaccarello, qui le considère comme une sorte d’« année zéro » du Cours de poétique.

Index des notions

L’index des notions inventorie la liste des entrées du dictionnaire. Les textes de présentation de chaque notion contiennent également des renvois vers d’autres entrées et transcriptions documentaires. À la fin de chaque entrée, l’utilisateur trouvera une série de « témoins » de la notion en question, renvoyant directement à ses occurrences les plus emblématiques dans le corpus à l’objet de nos recherches. La liste de tous les témoins y est également acessible, liste dynamique qui brassera toujours l’ensemble des contenus du site (y inclus ceux produits par des contributions futures). Enfin, afin de trouver d’éventuelles résonances de notions non encore répertoriées mais déjà abordées dans les entrées déjà rédigées. l’internaute a à sa disposition un outil recherche portant sur l’intégralité des textes de cette section.

Index des manuscrits

L’index des manuscrits, quant à lui, contient la liste des dossiers du Fonds Valéry de la Bibliothèque Nationale de France, qui conservent les notes préparatoires ainsi que l’ensemble des documents écrits (programmes, rapports) relatifs à chaque année d’enseignement. Pour chaque dossier, l’utilisateur trouvera une page permettant de naviguer entre ses différents folios. L’image numérisée du feuillet sera consultable à droite pendant que sa transcription textuelle s’affichera à gauche. Cette même page contient également des liens renvoyant aux différentes notions et entrées du dictionnaire.

Cette section propose en outre un outil de recherche textuelle brassant l’ensemble des transcriptions, permettant à l’internaute de trouver tous les documents contenant le terme recherché. Le site combine ainsi la possibilité de consulter les manuscrits numérisés en haute résolution avec celle d’effectuer numériquement des recherches dans le texte transcrit.

Il convient enfin de noter que les transcriptions ont été réalisées suivant les critères du langage TEI (Text Encoding Initiative) : elles affichent ainsi non seulement les textes, mais elle répertorient également dans leurs métadonnées les différentes opérations d’écriture dont le manuscrit témoigne. Ces opérations (ratures, notes marginales, ajouts, etc.) sont signalées à l’internaute selon un système de convention explicité dans le guide de lecture du dictionnaire.

Ressources

Enfin, la rubrique « Ressources » du dictionnaire notionnel du Cours de poétique propose des documents de recherche précieux, élaborés initialement pour faciliter les études menées le long des années de séminaires. Il y figure entre autres la liste des auteurs et des ouvrages cités par Valéry dans les notes préparatoires de ses cours, ainsi que la transcription des extraits des Cahiers contemporains du cours contenant le mot « poétique ».

Un dictionnaire ouvert et inachevé tout comme le faire notionnel de Valéry

Au fil de décennies d’écriture de son œuvre, Valéry ne cesse pas de retravailler son vocabulaire conceptuel et de le mettre à l’épreuve de son système de pensée. Nous ne pouvons que présenter ici une sélection de notions reflétant les intérêts de recherche de contributeurs, sans aucune prétention d’exhaustivité. Toutefois, le site ambitionne à accueillir des contributions encore à venir qui feraient l’objet de nouvelles campagnes de recherche et d’écriture. C’est un des avantages d’une édition électronique. Un tel format, s’adressant à un public international, est susceptible d’accueillir des propositions conçues au-delà du périmètre de l’équipe de contributeurs du groupe Valéry et même de la frontière de la France. 

Des propositions éventuelles de rédaction d’une nouvelle notion peuvent être adressées à Fabio Roberto Lucas et Benedetta Zaccarello.