Micheline Hontebeyrie

Pour qui, comme Valéry, a  tôt nourri son esprit d’ouvrages de Physique et de Mathématiques, THÉORIE s’avère, de facto, maître-mot.  

Ainsi sait-on que la lecture du Traité d’électricité et d’électromagnétisme de Maxwell, « le grand théoricien »[1], passionne le jeune Valéry. Dans ses tout premiers cahiers, où sont prégnantes ces influences, un essai de démonstration avec équations sous  l’intitulé « Principes de la théorie analytique » (CI, 101) semble aussi faire écho aux autres modèles admirés, tant cartésien que vincien ; des amorces sont notées : « Théorie de l’acte / Théorie de la combinaison. » (Ibid., 131) etc.. Et le temps de réflexion matutinale s’intitule alors : « Théorie de 8 à 11. » (Ibid., 183).

Au long des Cahiers 1894-1914, la quête psychophysiologique motivant des définitions à usage personnel, l’héritage scientifique infiltre le langage :

Le verbe pouvoir est le facteur de toute théorie et de toute spéculation.

(CVII, 90)

Quoi de plus caractéristique de l’intellect que ces théories où l’on voit se comparer et se lier des éléments sensibles si différents par l’intermédiaire des mesures – (chaleur, mouvement etc.) […] 

(Ibid,  373)

Valéry reconnaît dès lors que sa « nature »  est encline à « fai[re] ses théories. Je vois donc par le possible. Tout me semble combinaison […][2] » (CIX, 119).

En préalable à son enseignement au Collège de France, il note, déniant toute visée «” littéraire” », vouloir procéder à une « manœuvre du langage », qui serait – souligne-t-il – « un instrument de découvertes − comme une algèbre. » (C, XX, 630). De fait, l’expérimentation s’en résume dans l’un des cahiers de la dernière année : « La vraie théorie du langage est l’étude d’un fonctionnement dont il faut d’abord trouver les conditions les plus générales. » (C, XXIX, 498). En arrière-plan, deux dogmes en symbiose : « Toute théorie est transitive – comme tout ce qui est psychique en soi, langage. » (NAF 19093, f. 181), avec recours au « langage absolu » c’est-à-dire « celui où l’on revient fatalement – qui est celui de la sensation et de la perception d’action. » (C, XXV, 49).

 Pour la leçon du 11 décembre 1937, Valéry nuance son propos : « ma vie ayant été partagée entre des considérations théoriques et des considérations pratiques − j’entends dans l’ordre d’un certain art −, je puis puiser  dans cette sorte de réserve les quelques idées que je vais vous exposer. » (CP I, 132). Il redoute, écrit-il à une amie, de se montrer « trop abstrait »[3].  Néanmoins, dans l’interaction des Cahiers le « 17 .02. [19]40 », pour évoquer ses « ressources » engagées dans le Cours de Poétique, il  récapitule ses  personnelles « “théories” – depuis les fameux N + S ; les “phases” ; les φ + ψ = c ; l’accommodation et les fonctions monomorphes… Enfin l’action et le langage – fonctionnements – la sensibilité productrice –  – le significatif le formel. » (C, XXIII, 99)[4]. Un brouillon calquant l’exposé à prononcer indique pourtant : « Mon intention est de ne pas faire de théorie […] mais de fixer ce qui m’apparaît […] (NAF 19094, f. 174). L’oralité met en effet l’accent sur le « pourquoi et le comment » (Ibid,, 154), sur le processus pratique assorti d’exemples, somme toute sur  l’application d’une « notion générale » (CP I, 107) d’une « idée très générale » (Ibid, 116) ; la « Physionomie de la Science » conduisant en toile de fond à cet axiome : « Théorie et pratique ne se distinguent plus. » (NAF 19094, f. 32). L’aparté d’une remarque corrobore l’une des notions clés du fonctionnement  : « Ce que l’on nomme théories, doctrines, lois etc. etc. n’est en réalité que facteurs de transformation. » (C, XXVII, 536).

Or les théories sont présentes en nombre dans le volumineux dossier (feuillets dactylographiés ou manuscrits, brouillons sur papiers divers et cahiers de brouillon)[5]. Certaines s’inscrivent comme des rappels, soit d’un thème exploré, soit d’un sujet à creuser ; quelques exemples parmi d’autres : « Théorie des approximations » (NAF 19090, f. 179) ; « Théorie différentielle de la production et de l’action de fabrication » (NAF 19091, f.7) ; « Valeur Fiduciaire des THÉORIES    H    l’ère des grandes théories » (NAF 19094, f. 21)[6] ; « Théorie du relais[7] » (NAF 19095, f. 85) ; « Rôle des théories – Théorie des théories. » (NAF 19102, f.19 v°).

D’autres précisent le concept de façon succincte ; ainsi dans ces deux exemples :

—Théorie de la conservation. Qu’est-ce qu’on peut reproduire ? La Forme (Géométrie). Une œuvre est    essentiellement reproductible. (NAF 19090, f. 109).

—Théorie fonctionnelle  A) Producteur et œuvre

                                         B) Objet description

                                         C) Consommation (NAF, 19089, f. 38).

Les feuillets programmatiques ou les résumés énoncent ou synthétisent le substrat des leçons. Leur libellé, souvent elliptique, renvoie dans la réflexion de Valéry à des notions et concepts ancrés de longue date dont la révision systémique s’adapte au contexte contemporain[8]. Telle la « Théorie générale de la Production des Œuvres » NAF 19092, f. 20 r° et v°) rappelant les points à aborder, sous forme de memento :

A. Les productions de sensibilité ou spontanées.

B.  Les productions composées / Les œuvres – demandes Société consommateurs

C. Les productions de l’idée même d’ Œuvres  et de valeur d’œuvres. La “Science” – La Logique – L’art – La   Philosophie

[…] J’ai à joindre 1° une vue de la vie générale […] et je pose un univers de l’esprit – relais – échanges etc.

                              2° dans cet univers, je distingue une activité des produits constants indispensables – utiles etc. 

                                   et une autre […] Rappel avec  l’univers économique […] Valeur de l’inutile […]

                              3° Ces productions irrégulières sont cependant des actions […]

Tel aussi le feuillet « Cours de Poïétique du Collège de France »,  programme du « dessein  […] déduit de l’observation et de la pratique » pour les « productions ou produits de l’esprit » (NAF 19087, f. 3) :

1er parti pris L’analogie économique […] Invariant de la transformation […] Production et consommation […]

2ème  parti pris Assimilation de la production des œuvres à l’acte. Théorie générale des actes. Cycle. Écarts […]

Il s’agit, sous l’appellation  parti pris, des deux axes structurels de la poïétique que reprend, en les précisant différemment,  un demi-feuillet sans doute de peu  ultérieur (NAF 19090, 77) :

                Cours de Poétique 

A. Théorie économique – de utilitate imaginaire[9] /  Les deux membres P[roducteur] et C[onsommateur]  / Valeurs

B.  Théorie de l’action /   “L’action”  Notion suprême  /  Les 2  membres. Sensibilité. /   L’acte même

Dans le parallèle des Cahiers, un  fragment de 1941 atteste du rôle crucial de cette notion dite suprême dans le fonctionnement  : «  La théorie de l’action complète serait fondamentale  – aussi importante que le cycle de Carnot. Les variables seraient sensitivité – motricité […] Conservation du possible = (but général) Conservation de l’excitation particulière. » (C, XXV, 28). De fait la nécessité fondatrice de « l’action qui fait » en est instituée d’entrée (CP I, 91) et affirmée avec force : « l’œuvre de l’esprit n’existe qu’en acte. » (98), la notion d’acte étant liée par essence à celle de « transformation » (116). Maints feuillets mentionnent ou approfondissent le postulat de base : « Une ŒUVRE est acte (= transformation répétable d’un être vivant) » – ou mieux « ACTE COMPLET » qui met en jeu « une grande variabilité de combinaisons » d’où découle l’ « idée et théorie du possible » (NAF 19087, f 5)[10]. Valéry, dans les Cahiers, s’en féliciterait ainsi  : « Je me repose, théoricien, sur cette notion d’action complète qui me donne satisfaction […] » (C, XXVIII, 113) ; auparavant, il avait, en une sorte de bilan, établi la primauté de ce parti-pris d’abord second (Cf. supra) :

Le type d’action complète – Mon chef d’œuvre de théoricien !!

Ce type que j’ai vu se dégager de mes expériences d’attention – accommodation etc. me paraît le plus propre à tout organiser dans le domaine de l’esprit, à donner les définitions etc. et un sens à ce que l’on fait.

Accidentel, formel, fonctionnel sont en toute question[11].

J’y verrais quelque chose d’analogue en généralité et en importance clarifiante et opérante aux équations générales de la dynamique. Mais tout autre naturellement ! Ici la sensibilité – au lieu des “forces”.

(C, XXV,  746-47)

Quant au premier parti-pris programmé, il est abordé de même dès la leçon inaugurale ; Valéry en effet spécifie « l’analogie » qu’il instaure entre l’univers de l’esprit, d’une part, et le domaine économique et le domaine politique, d’autre part (CP I, 93) ; il pose pour principe que : « Politique et économique  […] s’imposent et paraissent profondément présentes dans la plupart [des] créations et toujours instantes dans le voisinage de ces actes. » (CP I, 95-96).  Lors de sa leçon du 5 janvier 1945, les cinq années de  guerre ont permis de  mesurer l’importance des valeurs à partager ; revenant sur « [sa] théorie économique des choses de l’esprit » (CP II, 356), il insiste : « On ne peut concevoir l’économie matérielle ni l’économie spirituelle à l’état complètement isolé. » (Ibid., 357). Et il remet en cause le mythe de l’insularité intellectuelle, que magnifiait son Robinson[12], arguant : « je crois très difficile de concevoir un individu isolé qui puisse se créer à lui-même une existence véritablement intellectuelle. » (Id.) ; les feuillets de brouillon présagent en effet une « Théorie de l’homme non isolé (NAF 19095, f. 54) où Robinson revisité pourrait concourir à « l’éducation générale, généralisée, des gens. » (CP II, 649).

Parmi la révision et la refonte des notions − au besoin « par extension et perversion » (CXX, 360) –, il est clair que celles de mÉthode et de THÉORIE apparaissent foncièrement interdépendantes. Leur imbrication permet  à Valéry de présenter dans La Gazette de Lausanne  son Cours de Poétique comme  « en somme une  manière de théorie de [s]on esprit » (CP II, 194) en même temps que de désigner, dans les Cahiers,  sa « Poïétique » comme « Méthode de considérer et d’exprimer fonctionnellement les productions diverses de l’esprit. » (C, XXVII, 331).

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[1]. Il souligne l’effet de cette lecture : « Je dis passionnant. » (Lettre de septembre 1893  à Gide). On en relève une référence dans « Journal de bord » (CI, 120.) :  « M[a]xw[ell) p. 482 ».

[2] Voir infra, la continuité du postulat.

[3] Valéry précise : « d’une abstraction qui est à moi – non instituée. » (Lettre inédite à Edmée de La Rochefoucauld  – Médiathèque de Sète, 840 VAL  1.1.1).

[4] Valéry reprend au physicien Jean Perrin l’appellation « théorie des phases ».  

[5] Divers articles et publications ont mis en relief l’utilisation par Valéry  de papiers de récupération (dos d’enveloppes ou de cartons d’invitation, verso de lettres reçues etc .et, nombreux dans ce dossier,  les programmes de Radio-Paris).

[6] « H » pour Histoire. Six années du Cours correspondent aux années de la Seconde Guerre mondiale .durant lesquelles les fragments « HP » (Histoire-Politique) se multiplient dans les Cahiers. Pour la « valeur fiduciaire » se reporter à l’entrée FIDUCIA.

[7] « Le relais est langage. » (Id.). Pour « l’action de fabrication » se reporter à l’entrée LE  FAIRE.

[8] William Max y discerne « la synthèse la plus accomplie de toute [l]a pensée » de Valéry : « l’écrivain et le théoricien » s’y dévoilent « tout entier, sans rien cacher des difficultés et des complexités de ses conceptions. » (CP I, 16).

[9] Une croix ici renvoie à un ajout (Voir la  transcription du feuillet).

[10] Voir la transcription de ce feuillet et les entrées des notions concernées. Un autre feuillet envisage « La théorie du “possible” du virtuel » ;  soit « CE QUI N’EXISTE PAS comme facteur positif et indispensable de toute transformation psychique ou motrice […] ». En référence méthodologique, les « relations » grâce auxquelles la Science détient la capacité de “prévoir” » donc « de construire par une transformation de symboles. » (NAF 19089, f. 128).

[11] Les « 3 lois » rappelées ici  étaient 3 axes déterminants de l’Ego système : « 1° A[ccidentel] provient toujours d’un accident initial qui l’introduit. 2° F[ormel] Est toujours un élément ou un développement fonctionnel (donc répétable in forma). 3° S[ignificatif] […] développement de circonstance […] non tenu pour signe mais pour chose même et traité quasi comme telle. C’est là le point très délicat […] » (C, XXIII, 84).  

[12] Voir, entre autres, la genèse des « Histoires brisées » ( La RLM, Paul Valéry 15, 2021) et https/www.eman archives :  étude génétique de Robinson.

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